Sommaire:
I. Introduction
II. Une critique de la franc-maçonnerie héritée de la pensée guénonienne
III. L'école spiritualiste face à la dérive de la maçonnerie moderne
IV. Prouver l'intelligence du christianisme par l'obscur
V. Un paradoxe illustré par les loges dites traditionnelles
VI. La maçonnerie traditionnelle: un carrefour traditionnel et référent
VII. L'ésotérisme chrétien d'Alain Pascal
VIII. Une impasse théologique dans la lignée de la franc-maçonnerie traditionnelle
IX. Mythe de l'androgyne: une nouvelle acrobatie intellectuelle
X. Alain Pascal confesse son passage dans l'ésotérisme
XI. Un soutien public en faveur de l'essayiste et éditeur Sylvain Durain
XII. Un ancrage affirmé dans la pensée de René Girard
XIII. En résumé
I. Introduction
Depuis quelques années, l’essayiste Alain Pascal suscite un intérêt grandissant au sein des cercles catholiques traditionalistes, notamment pour ses critiques virulentes de la franc-maçonnerie.
Alors que deux de ses ouvrages (La trahison des initiés et La Pré-Kabbale) ont fait l’objet d’analyses critiques détaillées sur ce site [1] [2] , l’auteur et son entourage ont jusqu'ici opposé un mutisme complet. De leur côté, ses partisans oscillent entre le silence et la défense d'une prétendue évolution de sa pensée.
Pourtant, l'examen de ses travaux montre une réalité tout autre : la ligne subversive de l'essayiste est restée inchangée. Enquête.
II. Une critique de la franc-maçonnerie héritée de la pensée guénonienne
La trahison des initiés (son premier essai) s'inscrit dans la droite ligne de La trahison spirituelle de la Franc-Maçonnerie, le pamphlet antimaçonnique publié par Jean Marquès-Rivière en 1931 (voir couverture). Ancien initié d’une loge d’inspiration guénonienne, ce dernier y reniait son engagement pour dénoncer les « dérives occultes » et les « activités pernicieuses » des loges. Les deux œuvres partagent un socle idéologique commun : elles reprennent à leur compte les principaux arguments de l'occultiste René Guénon.
Pour Alain Pascal, l'ambition de son travail dépasse la simple critique, comme il le souligne dès les premières pages :
« Les initiés, tout au moins ceux qui sont encore dignes de ce nom, comprendront que notre démarche, même si elle semble parfois agressive, ne leur est pas foncièrement hostile. Elle vise surtout à réhabiliter la tradition, ou les traditions, ou pour être plus précis encore, particulièrement l'une d'entre elles. » (p. 7)
L'auteur récuse d'ailleurs l'étiquette d'antimaçonnisme primaire : « Précisons que notre démarche n'est pas antimaçonnique. Notre interrogation est morale et philosophique. Le seul procès que nous intentons est celui du modernisme. » (p. 11).
Ci-dessous: L'affiche du film "Forces occultes" où ́figure Jean Marquès-Rivière (scénariste).
III. L'école spiritualiste face à la dérive de la maçonnerie moderne
Après avoir posé le cadre de son analyse, Alain Pascal applique à la tradition maçonnique une méthode calquée sur celle de Mgr Lefebvre avec l'Église catholique. En s'appuyant rigoureusement sur les textes fondateurs de la franc-maçonnerie — notamment les Constitutions d'Anderson — ainsi que sur les figures de proue du courant spiritualiste, l'auteur entend démontrer ce qu'il qualifie d'« errance » de la maçonnerie moderne.
Si son ouvrage La Trahison des initiés est entièrement dédié à cette démonstration, les prémices de sa thèse irriguent ses autres essais. Alain Pascal y interpelle les maçons modernes, leur rappelant les enseignements de maîtres à penser tels que René Guénon, Julius Evola, Jean Reyor (Marcel Clavelle) et d'autres. Pour ces auteurs de référence, l'initié doit demeurer le gardien de la Tradition de son pays et se garder de toute hostilité envers elle.
IV. Prouver l'intelligence du christianisme par l'obscur
Pour séduire le lectorat ou le public catholique, A.P. déploie une stratégie singulière : légitimer le dogme chrétien par le prisme de l'ésotérisme. Sa méthode s'appuie principalement sur des historiens des religions ou grandes figures de ce courant, tels que Mircea Eliade et Marie-Madeleine Davy pour les historiens, René Guénon, Julius Evola, Édouard Schuré et Jean Marquès-Rivière pour les grandes figures. Pour étayer ses démonstrations, il mobilise également des penseurs modernes de référence, au premier rang desquels le cardinal Daniélou, Claude Tresmontant et surtout René Girard.
Une rhétorique du paradoxe
Bien qu'il reconnaisse le caractère sulfureux et potentiellement choquant de certaines sources, A.P. persiste dans cette voie. Cette approche paradoxale (prouver le clair par l'obscur) s'inscrit dans la lignée du néo-modernisme, un courant théologique qui a pourtant fait l'objet d'une condamnation du Pape Pie XII.
Cette méthode fait en effet écho aux dérives ciblées par le pape Pie XII dans son encyclique Humani Generis. Dans ce texte, le souverain pontife s'attaquait à la « Nouvelle Théologie ». Il reprochait à certains intellectuels d'abandonner les formulations dogmatiques traditionnelles de l'Église — fondées sur la philosophie scolastique — pour les réinterpréter à la lumière de concepts modernes, instables ou nébuleux.
V. Un paradoxe illustré par les loges dites traditionnelles
L'idée reçue selon laquelle la franc-maçonnerie serait un bloc monolithique, progressiste et farouchement laïque, résiste mal à l'épreuve des faits. La réalité s'avère bien plus nuancée, comme en témoigne le parcours d'une figure de la droite nationale : Serge de Beketch. [3] Cofondateur de Radio Courtoisie et directeur du Libre Journal, où il collaborait notamment avec Alain Pascal [4] , l'homme des médias avait également fréquenté les loges.
Dans un entretien accordé en juin 1996 à la revue Lectures Françaises (n° 470), Serge de Beketch levait le voile sur cette expérience, décrivant une ambiance radicalement éloignée des clichés habituels :
« On ouvrait les travaux sur le Livre de l’Apocalypse de Saint-Jean l’Évangéliste. Les "tenues" étaient, à ce que j’ai vu, exclusivement tournées vers la tradition. On lisait et commentait les travaux de la Loge Villard de Honnecourt, un atelier de "Haute Initiation". Les conversations "profanes" portaient sur la politique, la littérature ou la science, et restaient de bonne tenue. Rien de sulfureux, pas d’affairisme. C'était du "beau monde", un peu snob mais pas désagréable. Dès mon arrivée, Trestournel, le véritable patron de la G.L.N.F. [Grande Loge Nationale Française], me fit savoir que j’étais invité par la G.L.U. [Grande Loge Unie] d’Angleterre. »
VI. La maçonnerie traditionnelle: un carrefour intellectuel et traditionnel référent
Cet ancrage traditionaliste est particulièrement visible à travers les publications de la Loge nationale de recherche Villard de Honnecourt (évoquée favorablement par Serge de Beketch) . Ses Cahiers témoignent une importante activité intellectuelle et spirituelle. Au fil des ́numéros, on y croise plusieurs références évoquées par A.P. comprennant des études consacrées aux œuvres de René Guénon, Édouard Schuré ou René Girard, que des contributions signées par de grandes figures du milieu, telles que :
• Mircea Eliade [5]
• Marie-Madeleine Davy [6]
• Claude Tresmontant [7]
Ce microcosme intellectuel sur lequel A.P. s’appuie (Serge de Beketch l'a fait d'une autre manière) nous rappelle que la franc-maçonnerie n'a jamais abandonné l'ésotérisme et la liberté religieuse.
VII. L'ésotérisme chrétien d'Alain Pascal
L’œuvre d'Alain Pascal soulève aussi de vives interrogations quant à sa cohérence doctrinale. À l'instar du parcours de Jean Marquès-Rivière, le milieu des spécialistes de l'ésotérisme — et particulièrement de la mouvance guénonienne — semble rarement s'affranchir de ses influences d'origine. En analysant de près les écrits d'Alain Pascal, une contradiction majeure apparaît à propos de la tradition chrétienne.
À la page 201 de La Trahison des Initiés, l'auteur tranche de manière catégorique : « Il n'y a pas d'ésotérisme chrétien, n'en déplaise à beaucoup, parce que "rien n'est caché" selon la formule de l'Écriture.»
Ensuite il introduit l'idée d'un ésotérisme chrétien: «De plus, s'il y a une part ésotérique, elle a été dévoilée dans l’Évangile selon saint Jean. »
À la page suivante, il appuie sa démonstration en rappelant un fait historique : « Pour preuve, à partir du IIe siècle, toutes les formes de l'ésotérisme dit chrétien ont été condamnées par l'autorité ecclésiale. »
Cependant, la rigueur de son argumentation vacille à nouveau lorsqu'il tente de justifier l'existence d'un « ésotérisme des apôtres » consigné dans le texte johannique, qui aurait eu pour but d'« éviter la déformation de la tradition chrétienne par les hérésies naissantes ».
VIII. Une impasse théologique dans la lignée de la franc-maçonnerie traditionnelle
En adoptant cette posture, Alain Pascal s'enferme dans une contradiction théologique. D'un côté, l'essayiste cautionne sans réserve les condamnations prononcées par l'Église catholique contre les dérives ésotériques. De l'autre, il réintroduit paradoxalement l'idée d'une transmission secrète au cœur même de l'Évangile de saint Jean.
Plus qu'une simple maladresse d'essayiste, cette grille de lecture s'aligne sur les thèses de certains cercles maçonniques. Au sein de la Grande Loge de France (GLDF) et de la Grande Loge Nationale Française (GLNF), l'Évangile selon Saint Jean occupe en effet une place centrale : les travaux y débutent traditionnellement par la méditation de son prologue, « Au commencement était le Verbe... ». Si ce texte y est médité, les initiés restent cependant libres de s'écarter de l'orthodoxie tracée par l'Église.
IX. Mythe de l'androgyne : une nouvelle acrobatie intellectuelle
Cette récidive s'inscrit dans une tendance plus large, également observable à travers l'interprétation du mythe de l'androgyne — une figure de la pensée gnostique. Dans son ouvrage Les sources occultes de la philosophie moderne (Éditions des Cimes, 2017), l'auteur A.P. se livre à une analyse de cette tradition.
Aux pages 251 et 252 (note 401), tout en critiquant la vision portée par la tradition des Rose-Croix, l'essayiste tente de légitimer le mythe à travers une relecture biblique :
« Dans la Genèse, Dieu crée Adam puis Ève (terme qui signifie la Vie) en la tirant de sa côte. Le Masculin procède donc le Féminin, qui est sorti de lui pour s'accorder avec lui. Le premier Adam contient les deux sexes (d'où le mythe de l'androgyne), l'homme et la femme sont différenciés. »
Selon la thèse d'A.P., Ève et le principe féminin préexisteraient ainsi au sein d'Adam avant d'en être extraits lors d'une différenciation des sexes. Le récit de la Genèse stipule qu'Ève n'existait pas en Adam, mais qu'elle fut édifiée à partir d'une côte du premier homme, au même titre que ce dernier avait été modelé à partir de la terre.
X. Alain Pascal confesse son passage dans l'ésotérisme
Dans le premier tome de son essai L'intelligence du christianisme (Éditions du Verbe Haut, 2022), Alain Pascal livre un témoignage sur son passé spirituel. L'auteur y confesse son immersion dans l'ésotérisme, et plus particulièrement dans le Tao, pilier de la « Tradition primordiale » chère au courant pérennialiste.
À la page 146 de son ouvrage, il explicite cette relation complexe :
« Le Tao est une tradition cosmique - donc à l'avance antichrétienne - , cependant il y a une intelligence du Tao qui m'a longtemps semblé admirable, et que j'admire toujours, même si, depuis le temps de ma jeunesse où je m'y étais plongé (par l'intermédiaire des auteurs de l'ésotérisme) , j'ai sorti la tête de l'eau pour redécouvrir le ciel. »
Ces lignes éclairent la démarche intellectuelle d'Alain Pascal, dont l'œuvre tente de faire cohabiter l'orthodoxie chrétienne avec un ésotérisme haut de gamme.
XI. Un soutien public en faveur de l'essayiste et éditeur Sylvain Durain
Sylvain Durain, auteur, éditeur et réalisateur français né en 1983 à Nancy, s'est imposé ces dernières années comme une figure montante de la sphère catholique traditionaliste. Son parcours, qui lie journalisme, cinéma et essais anthropologiques, l'a mené d'une première notoriété obtenue par Égalité & Réconciliation (E&R) vers un public davantage tourné vers le catholicisme. Une audience consolidée notamment grâce au parrainage d'auteurs tels que Pierre Hillard, Alain Pascal et l'abbé Raffray.
Ci-dessous: Couvertures des ouvrages "Ce sang qui nous lie" et "La fin du sacré ou le retour du sacrifice humain".
Une grille de lecture girardienne
Le travail de Sylvain Durain repose essentiellement sur l'adaptation des thèses de l'anthropologue René Girard.
Dans son ouvrage Ce sang qui nous lie (Éditions du Verbe Haut, 2021), postfacé par Alain Pascal, on y trouve: [8]
- les principales erreurs de René Girard (à propos de l'Ancien Testament et du dogme de la rédemption).
- L'influence de l'ésotérisme : l'auteur s'aventure sur le terrain de la « Tradition primordiale », un concept plus proche des théories ésotériques de René Guénon que de l'orthodoxie chrétienne.
XII. Un ancrage affirmé dans la pensée de René Girard
Depuis son premier essai, Alain Pascal renvoie le lecteur vers l'œuvre de René Girard mais ces mentions prenaient peu de place. Bien qu'elles soient restées minoritaires au sein de ses travaux consacrés à la gnose. Ce positionnement a toutefois pris une nouvelle dimension en 2021, lors de sa collaboration avec Sylvain Durain pour l'ouvrage Ce sang qui nous lie. Signant la postface de ce livre, Alain Pascal a ensuite rejoint la maison d'édition de ce dernier, marquant le début d'une reconnaissance de plus en plus explicite de l'œuvre girardienne.
Cette influence est aujourd'hui pleinement assumée. Dans l'introduction de l'un de ses ouvrages (couverture ci-dessous) , Alain Pascal n'hésite pas à qualifier René Girard de « plus grand penseur français de la deuxième moitié du XXe siècle ». [9]
Ci-dessous: On retrouve Alain Pascal dans une table ronde intitulée "relire René Girard" organisée par les éditions du Verbe Haut.
XIII En résumé
Alain Pascal maintient une fidélité constante à sa défense de l’initiation traditionnelle au sens guénonien, une ligne directrice inchangée depuis son premier essai. Si l'auteur accorde une place centrale au catholicisme, il s'efforce de le faire cohabiter avec un ésotérisme et une gnose érudits, s'appuyant pour cela sur une vaste documentation issue de ces courants spirituels.
Le véritable tournant de son œuvre ne réside pas dans un reniement du spiritualisme, mais dans un changement de cap : un basculement vers le « girardisme ». Loin d'être un progrès, cette orientation se heurte frontalement aux piliers du catholicisme, l'œuvre de René Girard s'attaquant directement au dogme de la rédemption et à l'Ancien Testament. [10]
Jean de Grive
[2] https://www.alliancedutroneetdelautel.fr/critique-du-livre-la-pre-kabbale-d-alain-pascal
[3] https://www.alliancedutroneetdelautel.fr/serge-de-beketch-l-ami-de-resistance-adepte-de-l-esoterisme
[4] https://alainpascal.com/qui-est-alain-pascal/
[5] Mircea Eliade a publié dans Cahiers Villard de Honnecourt n°1. https://www.scribe.fr/produit-346561-629/cahiers-villard-de-honnecourt-n-001-2eme-serie.aspx
[6] Cahiers Villard de Honnecourt n°1 et 5.
[7] Claude Tresmontant a publié dans Cahiers Villard de Honnecourt n°32. https://www.scribe.fr/produit-271384-629/cahiers-villard-de-honnecourt-n-032-2eme-ed.aspx
[9] Son éditeur signale dans la vidéo suivante (à 4'30) que ce passage figure dans l'introduction du livre: https://youtu.be/XLxFYvLZVf0?is=B87Zw-lUizHIsdcx
[10] https://www.alliancedutroneetdelautel.fr/comment-la-pensee-de-rene-girard-bouscule-le-monde-catholique