Ouvrage "Ce sang qui nous lie" de Sylvain Durain: le girardisme au service du pérennialisme

Vers une super religion ésotérique du patriarcat ?

 

《La Tradition primordiale va être en danger et c'est à ce moment là que le père va naître. Vous pouvez appeler ça la providence, Dieu,  mais c'est à ce moment là où la figure paternelle va naître, elle va naître garante de la Tradition primordiale sur une symbolique très claire c'est la symbolique de la croix, [...] pour faire revivre le catholicisme et la France par la famille, je vais essayer de créer un mouvement qui va dans ce sens [...] c'est-à-dire qu'il sera réservé à une élite, une noblesse on va dire. On gardera ça et donc l'objectif sera qu'entre trentenaires [...] on se réunisse entre nous et on apprenne à retrouver la complémentarité primordiale avec l'autre [...] quand chacun sera à sa place, la symbolique de la croix renaîtra et la France renaîtra.》

Sylvain Durain, le 31 octobre 2015 à l'occasion d'une conférence qui s'intitule "Le sang du père". [1]

 

Avant-propos 

La citation ci-dessus nous montre que Monsieur Durain fait correspondre un symbolisme de la croix à ladite Tradition primordiale. Bien que ces propos datent de 2015, ils sont importants pour comprendre l'ouvrage "Ce sang qui nous lie". La raison est simple, Sylvain Durain a rédigé un essai qui s'intitule "Le sang du père" et celui-ci est une introduction de l'ouvrage traité dans l'article.

Première édition: 2019

Livre étudié: version augmentée et définitive, 2021.

 

Sommaire:

I Introduction 

II Publications de l'essayiste 

III Sylvain Durain hier et aujourd'hui 

IV La méthodologie proposée 

V La tradition primordiale exprimée par Guénon 

VI Un symbolisme de la croix lié à la dite Tradition primordiale 

VII Aperçu sur le girardisme 

VIII L'Ancien Testament soi-disant faussé par les mentalités païennes de l'époque 

IX Une redéfinition du péché originel 

X Une réinterpretation de l'épisode où Dieu demande le sacrifice d'Isaac 

XI Les patriarches de l'Ancien Testament soi-disant entachés par le paganisme

XII Remise à l'honneur d'Abraham 

XIII Une réinterpretation du sacrifice du Christ 

XIV Des erreurs issues d'une logique dualiste de l'auteur 

XV Une conclusion confirmant la démarche de l'auteur 

XVI Les cautions de Pierre Hillard et Alain Pascal 

XVII Conclusion 

 

I Introduction 

 Né en 1983 à Nancy, Sylvain Durain est un auteur, éditeur, essayiste et réalisateur français qu'on présente comme un catholique traditionaliste. Son parcours s'articule autour du journalisme, du cinéma et d'essais anthropologiques. Il a commencé à se faire connaître par Égalité & Réconciliation et il gagne depuis quelques années un précieux auditoire dans le milieu traditionaliste, auprès des sédévacantistes et catholiques 《ralliés》 notamment par l'intermédiaire des auteurs Pierre Hillard et Alain Pascal. Bien que ses essais soient très confus, ils séduisent de plus en plus de catholiques comme si leur apport pouvait être salutaire. Or, nous allons voir à travers l'étude de son ouvrage intitulé "Ce sang qui nous lie" qu'il utilise les travaux de l'anthropologue René Girard afin de justifier la Tradition primordiale chère à l'école pérennialiste.  [2] 

 

II Publications de l'essayiste 

  • 2012: Le sang du père. Éditions du Verbe Haut, version augmentée et définitive: 2019. 
  • 2019: Ce sang qui nous lie. Éditions du Verbe Haut, édition augmentée et définitive: 2021. Préface: Pierre Hillard. Postface: Alain Pascal 
  • 2022 La fin du Sacré, ou le retour du sacrifice humain. Éditions La nouvelle librairie. PréfaceAbbé Raffray 
  • 2024 René Girard, du désir à la violence. Éditions du Verbe Haut 

III Sylvain Durain hier et aujourd'hui 

Sylvain Durain hier: 

Afin que les choses soient bien claires, il est important de savoir que Monsieur Durain vient du courant guenonien et est proche du milieu néo-païen de La nouvelle droite. Pour étayer ces propos, nous trouvons des éléments importants dans une vidéo diffusée sur la chaîne YouTube de sa maison d'édition "Les éditions du Verbe Haut". Il s'agit d'une conférence donnée le 31 octobre 2015 dont quelques propos sont cités plus haut.

[CONFÉRENCE] "Le sang du père":

https://youtu.be/UlwQGD1uXRU?is=9h8NUkaZykeRraOJ

Nous y voyons:

  • une introduction du maître à penser de La ́nouvelle droite en l'occurrence Alain de Benoist.
  • la référence à la Tradition primordiale exprimée par René Guénon.
  • un symbolisme de la croix d'ordre ésotérique aligné sur ladite Tradition primordiale.
  • la théorie du mimétisme de René Girard.
  • la volonté affirmée de créer un mouvement réservé à une élite, une nouvelle noblesse pour retrouver la complémentarité primordiale entre l'homme et la femme. 

Sylvain Durain aujourd'hui:

Depuis environ 5 ans, il est un fidèle régulier de la messe Saint Pie V, en fait une promotion publique grâce à un discours paraissant orthodoxe. Très bien! néanmoins, Sylvain Durain n'a pas coupé les ponts avec La nouvelle droite [3] et poursuit la diffusion de ses travaux d'inspiration guenonienne et girardienne comme si ils pouvaient être complémentaires au catholicisme.

Les choses ne s'arrêtent pas là puisqu'au cours d'un entretien récent [4], S.D indique avoir lu René Guénon, Julius Evola, Simone Weil et il recommande aux jeunes d'avoir cette même curiosité. Un converti clairvoyant issu du milieu gnostico-païen sait très bien que le gnosticisme est condamné par l'Eglise et son rôle serait plutôt de dissuader de lire ces auteurs.

Qu'il se trompe de bonne foi ou non, il serait dommageable pour le bien des âmes de passer sous silence sa littérature voire sa vie publique.

 

IV La méthodologie proposée 

S.D va s'appuyer sur un modèle d'étude ternaire basé sur les "trois niveaux primordiaux " qu'il  nous expose p46:

《La méthodologie proposée, pour aborder notre problématique, se basera sur l'étude de ce que nous nommons les trois niveaux primordiaux: le système familial, le système politique et le système religieux. L'articulation de ces trois niveaux sera bien entendu obligatoire pour dire, si oui ou ́non, nous sommes dans un système matriarcal ou patriarcal. 》

Celui-ci est au cœur de la philosophie sociale et politique confucéenne [5]. L'auteur parle aussi de niveaux "primordiaux" ce qui n'est pas sans rappeler les études ternaires et ladite Tradition primordiale exprimée par l'occultiste René Guénon.

Selon Guénon, la Chine offre l'un des exemples les plus nets de répartition des fonctions de ladite Tradition primordiale. À partir d'une source unique et préhistorique, la tradition se serait divisée pour s'adapter aux différents besoins de l'humanité au cours du temps. [6]

  • Le confucianisme incarnerait l'exotérisme : Il gèrerait le domaine extérieur, social, moral, juridique et familial. C'est la structure descendante de la tradition appliquée à la vie terrestre et collective. 
  • Le taoïsme incarnerait l'ésotérisme : Il conserverait soi-disant la doctrine métaphysique pure, la vie spirituelle intérieure, le détachement et les états supérieurs de l'être. 

À travers une encyclique telle que Humani Generis de Pie XII, l'Eglise enseigne qu'on ne peut utiliser un faux système pour démontrer la vérité révélée.

 

V La Tradition primordiale exprimée par Guénon 

Elle serait la source commune des religions. Le catholicisme, le judaïsme, l'hindouisme, le taoïsme, l'islam et les doctrines spirituelles de l'histoire découleraient de cette même source première. Les rituels, les mythes et le folklore des civilisations anciennes ne seraient que des formes adaptées, parfois dégradées, de cette 《vérité transcendante primitive à travers les âges》. Pour la conserver, il s'imposerait la nécessité d'une sorte d'aristocratie d'initiés qui serait Eglise occulte.

Remarque: La foi catholique est fondée sur un Dieu qui s'est révélé de manière exclusive et définitive, tandis que le pérennialisme est une philosophie ésotérique universelle qui instrumentalise le dogme chrétien comme une simple branche d'un arbre métaphysique plus vaste.

 

VI Un symbolisme de la croix lié à ladite Tradition primordiale 

Dans ce livre, Sylvain Durain nous place sous le prisme intégrant patriarcat, matriarcat, sacrifice où il va superposer ladite Tradition primordiale sur la Tradition catholique. Se superposer sans s'opposer est une tactique employée par René Guénon et son école pérennialiste. Le catholicisme est une religion patriarcale, il y a un symbolisme de la croix chrétien, Monsieur Durain va détourner ces points importants de la pensée chrétienne au profit d'une super religion du patriarcat. 

Exemple: 

P28 《 La famille parfaite se symbolise par la croix, le père est symbolisé par la partie verticale et la mère par la partie horizontale. Le père est donc celui qui puise la source dans les racines, mais aussi celui qui mène vers le ciel. La mère se référant plutôt au domaine 《matérialiste》, elle gère le ménage, le foyer. Le transcendant pour l'homme, l'immanent pour la femme. Si l'homme est parfaitement ancré dans la Tradition, alors sa partie sera parfaitement dressée vers le ciel. Pourtant, c'est bien la partie féminine de la famille qui en fera une famille sainte ou satanique, car plus la femme sera haute, plus la croix sera positive, et inversement. Mais seul le retour du père d'abord le permettra. Qu'est-ce donc que cette croix moderne, dont la barre horizontale n'est haute que pour pallier la barre verticale ? Ni égalité, ni supériorité,  c'est bien la complémentarité de deux supériorités qui prime.》

Nous pouvons remarquer plusieurs choses:

  • Sylvain Durain ne donne pas l'origine de ce symbolisme de la croix et ne dit pas non plus de quelle tradition il s'agit.
  • La mère apparaît dans ce symbolisme de la croix et celui-ci ne peut-être un symbolisme chrétien. 
  • Dans ce symbolisme, rien ne rappelle l'œuvre de rédemption du sacrifice de la croix. (Nous verrons plus loin qu'il y aura une hérésie sur ce point)

Ce symbolisme de la croix apparaît p98-99 dans l'ouvrage de Guénon "Le symbolisme de la croix" à l'époque où l'occultiste était musulman: [7] 

《Nous pouvons ajouter ici une autre remarque qui fera encore ressortir la concordance de divers symbolisme, plus étroitement liés entre eux qu'on ne pourrait le supposer tout d'abord: nous voulons parler de l'aspect sous lequel la croix symbolise l'union des complémentaires. Nous avons vu que, sous cet aspect, la ligne verticale représente le principe actif du masculin (Purusha), et la ligne horizontale le principe passif ou féminin (Prakriti), toute manifestation étant produite par l'influence 《non agissante》du premier sur le second.》

Voilà donc le Symbolisme de la Croix placé sous l’égide du Croissant,croissant peut s’interpréter comme : sans croix. [8]

 

Ci-dessous: Il s'agit d'un message figurant au début du livre "Le symbolisme de la croix" . Celui-ci indique deux choses:

  1. Ce travail a été rédigé à l'époque où Guénon était musulman.
  2. Le nom du cheikh égyptien qui l'a initié au soufisme et donné la baraka (la bénédiction spirituelle) de la voie de la Tarîqa Shâdhiliyya.

VII Aperçu sur le girardisme 

Pour accompagner sa méthode d'étude ternaire, Sylvain Durain va utiliser la thèse du mimétisme de l'anthropologue, philosophe et académicien français René Girard (1923–2015). 

Qu'est-ce que le mimétisme selon Girard ?

Le mimétisme serait le mécanisme fondamental par lequel les êtres humains n'ont pas de désirs spontanés, mais apprennent à désirer en imitant le désir d'un autre. Loin d'être autonomes, nos choix et nos aspirations découleraient de l'observation d'un modèle. 

Dans le cadre de cette théorie, le professeur théorise un triangle du désir comprenant : 

  • le Sujet : La personne qui ressent le désir.
  • le Médiateur (ou Modèle) : La personne qui montre ce qui est désirable.
  • l'Objet : La chose ou le statut convoité. 

Le sujet ne désire pas l'objet pour ses qualités propres. Il le désire parce que le modèle le possède ou le désire. À travers l'objet, le sujet cherche en réalité à s'approprier l'être même du modèle, espérant acquérir son assurance ou son prestige. 

Ce fonctionnement conduirait à une dynamique sociale destructrice qui a besoin d’un bouc-émissaire pour résoudre une crise mimétique générée par rivalité mimétique.

  • La rivalité mimétique : Si le modèle est proche du sujet, chacun se retrouve en concurrence pour le même objet. Le modèle devient alors un obstacle. Plus ils s'affrontent, plus l'objet gagne de la valeur à leurs yeux, et plus ils deviennent interchangeables. 
  • La crise mimétique : Lorsque la rivalité se généralise à l'échelle d'une communauté, l'objet initial est oublié. Les individus n'imitent plus que la violence des uns et des autres, menaçant le groupe de destruction totale. 
  • Le mécanisme du bouc émissaire : Pour sortir du chaos, la communauté converge inconsciemment et de façon mimétique vers une victime unique, jugée responsable de tout le désordre. Le lynchage unanime du bouc-émissaire ramène la paix, fondant ainsi les premiers rituels religieux et structures sociales. 

Conséquence:

René Girard va RÉINTERPRÉTER les principaux événements de la Bible en se permettant d'opposer l'histoire à la foi (un travers dénoncé dans l'encyclique Pascendi de Saint-Pie X). Ainsi le sacrifice va devenir la solution au conflit, le Christ un bouc-émissaire parfait, l'Ancien Testament un livre faussé par les mentalités violentes de l'époque.

 

VIII L'Ancien Testament soi-disant faussé par les mentalités païennes de l'époque 

En s'appuyant sur le modèle girardien, Monsieur Durain va insinuer que l'Ancien Testament contiendrait des résidus d'une mentalité païenne. Celle-ci nous donnerait une impression trompeuse d'un Dieu violent et vengeur comme dans l'exemple ci-dessous:

P179《Dès la genèse, le meutre fondateur est présent, c'est Yahvé lui-même qui assume la violence et qui fonde l'humanité en chassant Adam et Ève du jardin d'Eden. Mais revenons sur la genèse, et tentons de comprendre. "Lorsque Elohim commença la création de la terre, la terre était déserte et vide, et la ténèbre à la surface de l'abîme ; le souffle de Dieu planait à la surface des eaux."

Nous devons d'ores et déjà nous arrêter sur ces premiers versets. Elohim est, en hébreu, la version plurielle de Eloah, ou Élie et signifie donc 《ceux qui viennent du ciel》, ou les 《Célestes》. La première confusion commence donc ici. La conscience moderne imagine le Dieu de la Torah comme le Dieu paternel vengeur et cruel, mais il s'agit en réalité d'une entité et donc d'une continuité à une forme de paganisme. Certes, les Dieux semblent se fondre en un seul nom, mais ce qui se cache derrière le Dieu de la Torah,  c'est une indifférenciation première entre plusieurs Dieux réunis en un. La violence dans l'Ancien Testament, doit d'abord se comprendre sur ce point.

Plus loin dans le livre, Monsieur Durain sera bien plus explicite:

P197《Le peuple juif, communautaire et tribal de tout temps, désirait proposer un texte religieux en accord avec les nouvelles pratiques  qui les entouraient.》 

Monsieur Durain enfonce le clou par la note 255:

《Rappelons le livre de Richard Friedman 《Qui a écrit la Bible》et qui prouve que les textes ont été modifiés et recontextualisés.》

Ces accusations particulièrement graves contre l'Ancien Testament sont condamnées par l'Église. L'histoire nous enseigne que divers courants religieux (souvent gnostiques) ont en effet été régulièrement  condamnés : le marcionisme, le manichéisme et le catharisme.

 

IX Une redéfinition du péché originel 

L'Église enseigne que le péché originel est un acte d'orgueil et de désobéissance envers Dieu (Adam et Ève voulant « être comme des dieux »). Pour S.D et René Girard,  le péché originel se confond avec les travers du désir mimétique. L'être humain ne sait pas quoi désirer ; il imite le désir de son prochain (le modèle), ce qui engendre immédiatement de la rivalité, de l'envie (la convoitise) et de la violence. Le serpent dans la Genèse est le premier « médiateur » qui suggère un désir purement mimétique.

P187《La crise sacrificielle et mimétique est ici totale, elle met en scène une création d'indifférenciation entre les hommes et Dieu, par l'intermédiaire du serpent, allégorie de Satan. Les souffrances humaines sont créées par Dieu en punition de la trahison du couple primordial. [...] C'est par le désir mimétique que la crise sacrificielle débute, le serpent montre son désir pour la pomme, la connaissance,  la femme désirera donc cet objet d'attraction. Entrer en relation de désir mimétique avec Satan à la chute du péché originel que chaque être humain porte à la naissance.[...] Mais à peine cette séquence de pur matriarcat sacrificiel terminée, la Genèse propose, presque insidieusement,  la solution du contrepoison...》

Remarquons aussi qu'en disant 《la genèse propose, presque insidieusement》, S.D insinue que la genèse comprend des paroles trompeuses et serait dévoyée par l'homme. Il ne dit pas 《Dieu propose》 mais 《la genèse propose》.

 

X Une réinterpretation de l'épisode où Dieu demande le sacrifice d'Isaac 

S.D va voir en cette scène la préfigure du bouc émissaire parfait qui serait le christ. En voici les principaux passages suivis des commentaires des points clés:

《D'abord nommé Abram, qui signifie "père exalté", il devient petit à petit Abraham qui signifie "père d'une multitude de nations". Ces appellations nous apportent un indice fort sur la tentative de patriarcalisation du texte religieux, mais vite, le substrat familial juif prend le dessus. (matriarcal selon S.D) [...] Plus tard, Abram nouera avec Dieu une alliance qui lui promettra des enfants et une terre dont les siens deviendront les maîtres. Comme sa femme est stérile, Abram accepte sa proposition de prendre son esclave égyptienne comme femme, ce qui donnera la naissance d'Ismaël après une crise mimétique entre la femme officielle Sarah et la porteuse de l'enfant Agar. [...] La crise mimétique originelle entre les deux femmes devenues mères, conduira jusqu'au sacrifice du bélier qui prendra la place de l'enfant. [...] Le symbole du bélier renvoie au bouc-émissaire, c'est le sang du bélier qui unifierait ensuite la communauté. Ici c'est une véritable préfiguration du rôle que prendra le christ de nombreux siècles plus tard. Dieu débute sa révélation sur un sacrifice et son rôle mimétique. En plaçant Isaac sur le bûcher, il devient sacré. Son sang potentiel sera celui qui unira la prochaine nation autour d'un Dieu matriarcal. En le remplaçant par un bélier on empêche son sang de couler, mais le sacré  réside en lui et de sa lignée parviendra le messie. Le sang  du bélier du bélier ne lie pas le groupe, c'est le Verbe qui s'en charge. Le verbe de Dieu remplace pour la première fois de l'histoire du monde le sang qui cimente les peuples.》

 

  • Pour Sylvain Durain, c'est une "crise mimétique" entre Sarah et Agar qui aurait généré le processus sacrificiel d'Isaac:

P191《La crise mimétique originelle entre les deux femmes devenues mères, conduira jusqu'au sacrifice du bélier qui prendra la place de l'enfant.》

  •  C'est 《un Dieu matriarcal》c'est-à-dire une fausse divinité païenne qui aurait demandé le sacrifice d'Isaac:

P192《En plaçant Isaac sur le bûcher, il devient sacré. Son sang potentiel sera celui qui unira la prochaine nation autour d'un Dieu matriarcal.

  • Sylvain Durain confirme en disant:

P192《Abraham ne règle pas les problèmes de matriarcat sacrificiel, il a besoin de la main de Dieu pour y parvenir.》

  • Cette scène est une préfigure du sacrifice du fils de Dieu mais Sylvain Durain en voit une autre, celle d'un VULGAIRE bouc-émissaire qui serait le christ:

Le symbole du bélier renvoie au bouc-émissaire, c'est le sang du bélier qui unifierait ensuite la communauté. Ici c'est une véritable préfiguration du rôle que prendra le christ de nombreux siècles plus tard.

 

XI Les patriarches de l'Ancien Testament soi-disant entachés par le paganisme

L'erreur que nous venons de voir correspond à l'image que Monsieur Durain se fait des patriarches de l'Ancien Testament. Abraham serait un juif errant à l'image des juifs post-chrétiens:

P192《Cependant, la migration subie par Abraham dans l'espace montre sans doute le symbole de la future migration des âmes et de l'émanation que proposerons les juifs-post chrétiens. Par l'impossibilité de l'enracinement, le prophète ne semble pas réussir à jouer totalement le rôle de patriarche.》

Selon S.D, Abraham et les prophètes de l'Ancien Testament auraient échoué dans la patriarcalisation totale parce qu'ils auraient été entachés par le paganisme qualifié de "Matriarcat sacrificiel":

P192《Mêlant à la fois sagesse religieuse, guerre et crise mimétique, les prophètes de l'Ancien Testament annoncent la venue du Père sur terre par le futur christ, mais ne sont en aucun cas des représentants du patriarcat total, malgré, il faut le souligner,  des tentatives de patriarcalisation du monde. Abraham ne règle pas des problèmes dus au matriarcat sacrificiel, il a besoin de la main de Dieu pour y parvenir.

 

XII Remise à l'honneur d'Abraham 

Devant les propos scandaleux à l'encontre d'Abraham, il est bon de rappeler  deux choses importantes que Dom Monléon nous rapporte. [9]

La première est qu'Abraham apparaissait comme le mainteneur du monothéisme: 

《Pour les Pères de l'Eglise, Abraham n'est pas un être primitif, émergeant à peine de l'état sauvage ou de l'animalité, comme on pourrait le croire en entendant des auteurs contemporains par à son sujet, de 《bédoin sournois et pillard 》, de 《vagabond civilisé 》...que sais-je encore ?

Abraham, personne n'osera le contester, est une des plus grandes figures de l'histoire universelle. À l'heure où l'humanité tout entière se ruait frénétiquement dans le polythéisme et se prosternait sans honte devant les idoles les plus variées, les plus grotesques, les plus immondes, il apparaît comme le mainteneur du monothéisme...》

La seconde est qu'Abraham était un descendant d'Heber qui est le Noë de l'époque de Babel:

《Si nous croyons une tradition qui a pour l'autorité de saint Augustin (Cité de Dieu, 1. XVI, II), de Ephrem et bien d'autres, Heber n'aurait pas pris part à la construction de la tour de Babel. À cause de cela, lui et les siens conservèrent la langue originelle de l'humanité, -qui, au sentiment des anciens, était la langue hébraïque - et méritèrent de devenir le peuple choisi par Dieu.》

 

XIII Une réinterpretation du sacrifice du Christ 

Après avoir vu que Monsieur Durain considérant l'Ancien Testament comme la parole de Dieu FALSIFIÉE par des êtres primitifs offrant des sacrifices à des fausses divinités païennes, nous allons voir plus clairement son errance à propos du sacrifice de la croix ainsi que la touche gnostique de son analyse:

P245《Par la décapitation de Louis XVI les révolutionnaires vont dénaturer la crucifixion du Christ. Cette dernière était le commencement de la rédemption du monde; par le sang de son incarnation, Dieu lave les péchés du monde et met fin au processus sacrificiel. Nous passons du matriarcat sacrificiel au patriarcat. Le sang du fils de Dieu incarné va alors lier l'humanité entière à ce principe, détruire le cycle de l'éternel retour, et proposer la paix universelle. C'est par le sacrifice que le sacrifice meure, la mort elle-même est vaincue. Victime innocente, la figure de Jésus sort du cadre du bouc-émissaire primitif tout en dévoilant le processus mimétique du sacrifice. C'est en quelque sorte la victoire définitive de Dieu contre Satan, l'apocalypse au sens de dévoilement ou de révélation.》

En disant :《par le sang de son incarnation, Dieu lave les péchés du monde et met fin au processus sacrificiel》et 《c'est par le sacrifice que le sacrifice meure》cela signifie deux choses:

  • Le sacrifice de la croix  n'est pas un sacrifice EXPIATOIRE. [10]
  • Le Christ serait venu pour abolir le processus sacrificiel du monde "archaïque" et non offrir un sacrifice PROPITIATOIRE.

Après avoir dit p229 :《Cette Trinité permet également d'éviter le cycle de l'éternel retour.  Symboliquement ce sera le combat du cercle contre la croix, de l'ordo ab chaos contre la grâce.》, SD confirme une nouvelle fois son goût  pour la gnose dans le passage suivant:

《Le sang du fils de Dieu incarné va alors lier l'humanité entière à ce principe, détruire le cycle de l'éternel retour, et proposer la paix universelle.》

L'éternel retour est un concept philosophique popularisé par le philosophe Nietzsche. Celui-ci pose que l'univers et toute notre existence se répètent à l'identique, dans un cycle infini signifiant que nous serions soumis à un destin en ayant un semblant de liberté. En conséquence, dire cela signifie qu'avant l'arrivée du messie, l'humanité aurait été soumise au destin en ayant un semblant de liberté. Ce passage correspond également à une théorie gnostique reprise par l'occultiste René Guénon. Dans celle-ci l'"homme véritable" c'est-à-dire un homme soi-disant déifié par la gnose échappe à la roue cosmique: [11]

《L'"homme véritable" (pour Guénon le christ est un homme véritable) est donc celui qui est parvenu effectivement au terme des "petits mystères" , c'est-à-dire à la perfection même de l'état humain ; par là, il est désormais établi définitivement dans l'"invariable milieu" (Tchoung-young), et il échappe dès lors aux vicissitudes de la "roue cosmique", puisque le centre ne participe pas au mouvement de la roue, mais un point fixe et immuable autour duquel s'effectue ce mouvement.》

 

XIV Des erreurs issues d'une logique dualiste de l'auteur

Les nombreuses erreurs que nous avons pu voir ne viennent pas uniquement de méthodes fausses telles que L'HISTORICISME ou une ÉTUDE TERNAIRE de l'école pérennialiste, il est aussi question d'un problème de DUALISME. Nous en voyons la confirmation dans le passage suivant:

P197《La vie terrestre des prophètes est donc celle du matriarcat sacrificiel, mais leur vie spirituelle, oralité appuyée par le Verbe de Dieu en fait les premiers hommes en quête de patriarcalisation. Satan a porté le matriarcat sacrificiel par la 《matière》, Dieu ramène le patriarcat par le spirituel.  Que le message du Christ soit la loupe nécessaire à la vision  de la patriarcalisation du monde primitif.》

L'Histoire Sainte et la Tradition de l'Eglise nous enseignent que les sacrifices d'animaux réalisés par les prêtres de l'Ancienne Alliance et celui d'Abel étaient agréables à Dieu. 

 

XV Une conclusion confirmant la démarche de l'auteur 

En conclusion de son livre, Sylvain Durain dit indirectement que son système d'étude ternaire des 《trois niveaux primordiaux》et la pensée girardienne ont servi à prouver ladite Tradition primordiale. On pourrait avoir l'impression qu'il la nie mais ça n'est pas le cas, il ne fait que souligner que Guénon s'est trompé en choisissant l'islam: [12]

《Finalement,  notre étude a montré qu'il existe une gnose générale dans le monde, utilisant les mêmes principes mais dans des formes variées. Cette gnose est de même nature, mais développée à des degrés de civilisation différents. Les cycles cosmiques observés par les peuplés ont produit des mythes en rapport avec leurs réalités. Le Christianisme brise cette indifférencion et propose une anthropologie unique. Celle du patriarcat. René Guénon, avec sa théorie de la 《Tradition primordiale 》, n'avait pas perçu la rupture que proposait le chrétien. Les religions trouvent leur source commune dans une gnose primordiale,  mais face aux cycles de l'ordo ab chaos, on y trouvait l'espérance chrétienne.》

La foi catholique est incompatible avec la pensée pérennialiste notamment par rapport au dogme du salut. À ce propos les Pères de l'Eglise se sont prononcés sur des points qui touchent à cette pensée:

  • L'encyclique Pascendi (1907) du pape Saint Pie X a rejeté l'approche ésotérique des pérennialistes où les dogmes ne sont que des symboles évolutifs issus d'un sentiment religieux universel.
  • La proposition XV de l'encyclique Syllabus de Pie IX condamne l'Indifférentisme religieux présent dans cette pensée: « Il est libre à chaque homme d'embrasser et de professer la religion qu'il aura réputée vraie par les lumières de la raison. »
  • La proposition XVI de cette même encyclique condamne l'idée selon laquelle: « Les hommes peuvent trouver le chemin du salut éternel et obtenir ce salut éternel dans le culte de n'importe quelle religion. »
  • Dans Contre les hérésies, Saint Irénée de Lyon condamne la gnose en particulier parce que les gnostiques prétendent détenir une connaissance secrète réservée à une élite, alors que l'Évangile est public et accessible à tous. Il affirme également la bonté de la création face au dualisme gnostique qui rejette la matière. 

 

XVI Les cautions de Pierre Hillard et Alain Pascal [13]

La mise en lumière de la réalité de l'ouvrage "Ce sang qui nous lie", vient CONFIRMER le fait que ces deux auteurs ne sont pas si blancs qu'ils en ont l'air. Préfacer ou postfacer un livre, c'est approuver l'essentiel de son contenu. D'autre part, cette signature est accompagnée par d'autres soutiens de ces deux personnalités. Ils connaissent bien Sylvain Durain (son passé et son présent), le thème de l'ésotérisme (beaucoup croient bon de les écouter pour ça), en conséquence ils ne sont points excusables. 

 

Ci-dessous: La présence d'Alain Pascal et Pierre Hillard annoncée pour l'inauguration de la librairie "Les deux cités" de Sylvain Durain. Cette librairie (aujourd'hui fermée) vendait de nombreux livres d'ésotérisme. 

La préface de Pierre Hillard:

Elle aborde peu le contenu de l'ouvrage (se référant surtout à :《la France fille aînée de l'Eglise》) mais il approuve sa conclusion sans remettre en question le contenu:

P14《À la lecture du livre de Sylvain Durain,  on peut relever deux modèles antagonistes : le matriarcat et le patriarcat. Or, son étude révèle que c'est le christianisme qui a permis l'instauration et l'enracinement du deuxième modèle.》

 

Ci-dessous: Suite à la première diffusion du livre, Pierre Hillard invite à diffuser l'ouvrage.

Ci-dessous: Suite à certaines critiques, Pierre Hillard se justifie. Il utilise la conclusion du livre (qui justifie ladite Tradition primordiale) comme si une petite critique de Guénon permettait de tout effacer. 

La postface d'Alain Pascal:

Alain pascal y pose une réserve mais parle d'un 《ouvrage solide》et voit d'un bon œil l'usage du girardisme:

《Pour René Girard, la crise sacrificielle- c'est-à-dire le déchaînement incontrôlé de la violence- est provoquée par une indifférenciation entre la violence impure et une purificatrice. La première naît de ce que Girard appelle la rivalité mimétique [...] Pour interrompre le cycle, les sociétés primitives avaient recours au sacré, mot équivalent à sacrifice, dont hélas, celui des humains. Cette violence s'exerce sur un 《bouc émissaire》[...] C'est la violence purificatrice, injuste, mais qui évite une violence encore pire.

René Girard a démontré tout cela il y a plus de cinquante ans, mais peu de nos contemporains l'ont compris (ou voulu comprendre), car Girard appliquait le processus au monde moderne,  donc brisait la doxa du progressisme. [...] Lire la thèse de Sylvain Durain est utile à ce décillement (Alain Pascal fait référence au constat du réveil d'une partie de la population), même si certaines de ses analyses peuvent faire objet de discussions, par exemple savoir s'il y a un patriarcat du temps des patriarches ou si la religion juive est encore instruite dans le 《matriarcat sacrificiel》. Je ne saurais trancher pour le Judaïsme pré-chrétien [...] Cette réserve étant faite,  l'ouvrage est solide et va crescendo, avec la quatrième partie qui est un feu d'artifices.》

 

XVII Conclusion 

Une lecture superficielle de l'ouvrage pourrait donner l'impression d'une démonstration faisant l'apologie du catholicisme par le patriarcat, comme si ce travail venait à le sublimer. En réalité, une démarche insidieuse et subtile se cache derrière. L'auteur utilise une tactique guenonienne bien connue, il s'agit de la Tradition superposée qui consiste à se superposer sans s'opposer. Le catholicisme est en effet une religion patriarcale, il y a un symbolisme de la croix chrétien, Sylvain Durain va détourner ces éléments importants de la pensée chrétienne au profit d'une super religion du patriarcat.

Notons encore que S.D s'appuie sur le mimétisme, thèse particulièrement dangereuse de René Girard. En l'utilisant, l'essayiste s'attaque en particulier à l'Ancien Testament , au sacrifice de la croix, justifie ladite Tradition primordiale et l'ésotérisme.

En bref, si le girardisme conduit à un catholicisme dévoyé [14], il peut être instrumentallisé par les adeptes du néo-gnosticisme pour la conception d'une super religion ésotérique.

Jean de Grive 

 


[1] Cette conférence a été donnée à l’occasion de la publication de son documentaire DVD « Le Sang du Père ». Lien de la conférence: https://youtu.be/UlwQGD1uXRU?is=9h8NUkaZykeRraOJ

Celle-ci est en lien avec ses travaux présents dans son essai au même titre: https://youtu.be/UlwQGD1uXRU?is=9h8NUkaZykeRraOJ

[2] Ceci nous donne une impression de marcionisme. L'hérésie marcionite a été théorisée par Marcion de Sinope vers 144 après J.-C. Fondée sur un dualisme radical et imprégnée de gnosticisme, elle oppose le Dieu vengeur de l'Ancien Testament au Dieu d'amour universel révélé par Jésus-Christ. 

[3] Durain a écrit l'ouvrage La Fin du Sacré ou le retour du sacrifice humain édité par les éditions La nouvelle librairie.  Le propriétaire de cette maison d'éditions en l'occurrence François Bousquet est une figure connue de La nouvelle droite puisqu'il dirige la revue phare de cette société de pensée c'est-à-dire Éléments. 

[4] Minute 25' de la vidéo "Succès, échecs, avenir... + Simone Weil et Vatican II  I Entretien avec Sylvain Durain" Lien vers la vidéo: //youtu.be/FtoOHmZzZBI?is=jJV2nVchRHmvbH1y 

[5] Certains intellectuels occidentaux à l'image de l'anthropologue Emmanuel Todd adoptent un système semblable.

[6]  Dans La grande triade (éditions Dervy), René Guénon explique p9-11 que le taoïsme et le confucianisme seraient les deux branches de ladite Tradition primordiale, le taoïsme serait la partie ésotérique et le confusianisme celle de l'"exotérisme".

[7] Le symbolisme de la croix. René Guénon, Éditions Dervy.

[8] Cette remarque a été reprise dans L'imposture guenonienne de Jean Vaquié. Éditions ACRF.

[9] Les patriarches p11 et 27. Dom Jean de Monléon, Éditions Saint-Rémi.

[10] La somme théologique (Troisième Partie, Question 49, Article 1), intitulé : « Par la passion du Christ sommes-nous délivrés du péché ? ».

[11] La grande triade p81-82. René Guénon, éditions Dervy.

[12] Beaucoup de catholiques se font duper par les guenoniens faussement convertis au catholicisme.  essentiellement pour deux raisons. La première parce qu'ils critiquent la franc-maçonnerie moderne, or ils ne remettent pas en question sa partie initiatique. La seconde est une critique dirigée contre Guénon par rapport à son choix de l'islam comme voie dite exotérique alors qu'ils le suivent pour l'ésotérisme.

[13] Bien que plusieurs articles du site ont souligné l'aspect subversif de ces auteurs, l'exemple ici présent montre la nécessité d'y revenir à l'occasion d'autres articles.

[14] L'Abbé Gleize (FSSPX) a donné une conférence très intéressante sur René René Girard: https://iuspx.fr/produit/rene-girard-la-violence-et-le-sacre/